L’arène sénégalaise a profondément muté ces dernières années, délaissant peu à peu sa dimension mystique et culturelle pour épouser les codes de l’industrie du divertissement sportif. Dans cette transition dictée par la médiatisation et les enjeux financiers, un pilier fondamental de la discipline est en voie d’effacement, poussant une minorité d’acteurs à réagir.
Avant l’affrontement physique, la lutte sénégalaise a toujours accordé une place centrale à la joute verbale. Cette pratique, nommée le « bàkk » ou « bàkku », consiste pour le lutteur à déclamer sa généalogie, chanter sa bravoure et intimider son adversaire. Comme le détaille un dossier publié par Le Soleil Sports, ce rituel constituait une véritable poésie de l’arène. Le chercheur Modou Seck, dans ses travaux menés à l’Institut national supérieur de l’éducation populaire et du sport (Inseps), définit cette étape comme un moment de glorification personnelle intervenant avant, pendant ou après le choix de l’adversaire.
Historiquement, la parole servait d’arme psychologique. Des légendes comme Abdourahmane Ndiaye dit « Falang », Mame Gorgui Ndiaye de l’écurie Fass, ou encore Njuga Tine de Dakar, utilisaient le bàkk pour asseoir leur domination symbolique. Mame Gorgui Ndiaye résumait d’ailleurs l’équilibre de cette pratique par la formule : « Bàkku wax la ak fecc » (le bàkku, c’est la parole et la danse).
Cependant, notre rédaction observe que cet équilibre est aujourd’hui rompu. Sous l’impulsion de l’inflation des cachets et de la pression des sponsors, la dimension chorégraphique a pris le pas sur l’expression orale. Le Soleil Sports souligne que les lutteurs contemporains privilégient les ballets et les mises en scène spectaculaires, reléguant la densité poétique au second plan. La lutte est ainsi passée d’un rituel culturel à un show médiatique standardisé.
Face à cette raréfaction du bàkk traditionnel, la résistance s’organise autour de quelques figures actuelles. Lassana Cissé, Tapha Gueye 2 et Ousmane Diop maintiennent délibérément cet art oratoire lors de leurs apparitions. Ces athlètes se positionnent ouvertement comme les gardiens de cet héritage, refusant que l’arène ne se réduise qu’à un simple affrontement physique dénué de la mémoire collective portée par les griots et leurs tambours.
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