Invincibles durant des décennies, invisibles au sommet depuis 2016 : les causes identifiées de la crise chez les lutteurs sérères

Pendant des décennies, la domination était telle qu’elle semblait naturelle. De Robert Ndiaye à Yakhya Diop « Yékini », en passant par l’emblématique Manga 2, la communauté sérère a dicté sa loi dans les arènes sénégalaises, assurant une transition fluide entre chaque génération de champions. Pourtant, depuis la retraite du dernier « Roi des arènes » issu de cette lignée, la mécanique s’est enrayée. Une situation qui, selon les observations rapportées par *Le Soleil Sports*, ne relève pas du hasard mais d’une conjonction de facteurs structurels et stratégiques.

**Une dynastie brisée après le règne de Yékini**

L’histoire de la lutte sérère s’est longtemps écrite comme une course de relais parfaitement orchestrée. Dès les années 1960, Robert Diouf, fort de 137 combats et d’un palmarès olympique, a posé les fondations. Lorsqu’il s’est retiré, Manga 2 a immédiatement pris le témoin, régnant sans partage pendant une décennie jusqu’en 1994. À sa suite, Yakhya Diop, l’enfant de Bassoul, a élevé les standards à un niveau inédit : quinze années d’invincibilité et huit ans de règne absolu sur l’arène.

Cependant, depuis la chute de Yékini le 22 avril 2012 et sa retraite officielle en 2016, le trône reste désespérément vide pour les héritiers de cette tradition. Si des noms comme Ablaye Ndiaye, Mamady Ndiaye ou Aliou Faye « Pakala » ont suscité des espoirs, aucun n’est parvenu à s’emparer durablement du titre de « Roi des arènes ».

**La dispersion et l’usure comme premiers freins**

L’analyse de cette traversée du désert met en lumière plusieurs causes distinctes. La première est d’ordre stratégique. Contrairement à ses prédécesseurs qui s’appuyaient sur une solidarité communautaire forte, Yékini avait fait le choix de rejoindre l’écurie Ndakaru, s’éloignant de l’écurie Sérère traditionnelle. Une décision payante pour sa carrière personnelle, mais qui a laissé l’écurie d’origine en perte de vitesse, disparaissant progressivement des radars de la haute compétition.

Par ailleurs, la gestion de la carrière des jeunes talents pose question. Les observateurs notent une usure prématurée des athlètes, sur-utilisés dans les « mbapatt » (tournois de lutte simple) avant même leur entrée dans la lutte avec frappe. Ces jeunes arrivent souvent dans l’arène professionnelle déjà émoussés physiquement, limitant leur longévité au très haut niveau.

**Le déficit de mobilisation et de structure**

Au-delà de l’aspect purement sportif, un obstacle économique majeur freine l’ascension de la nouvelle génération. Dans une lutte moderne devenue un business, la capacité à mobiliser les foules est un critère déterminant pour les promoteurs. Or, c’est précisément sur ce point que le bât blesse : les lutteurs sérères actuels peinent à drainer le grand public, les rendant moins attractifs pour les grandes affiches.

Ce déficit est accentué par un manque d’encadrement institutionnel. Si la communauté compte des figures influentes comme le Dr Alioune Sarr ou feu Mansour Kama, leurs responsabilités nationales les ont souvent tenus éloignés de la gestion quotidienne de l’écurie. L’absence d’une structure unifiée et d’un projet collectif porté par les patriarches laisse les athlètes livrés à eux-mêmes, sans la protection dont bénéficiaient leurs aînés.

**Un vivier technique pourtant intact**

Le paradoxe réside dans le fait que le talent brut ne manque pas. Des combattants comme Ibrahima Ndiaye dit Obeuly, Famara Sarr dit Fabouda ou Modou Faye « Ordinateur » présentent des qualités techniques et athlétiques indéniables, reconnues par tous les spécialistes. Ils sont redoutés pour leur maîtrise de la lutte pure, mais peinent à franchir le dernier palier médiatique et sportif. Sans une réorganisation structurelle et une stratégie de mobilisation repensée, l’héritage de Robert Diouf et de Manga 2 risque de rester sans dépositaire pour encore plusieurs saisons.

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